M&A | Fusions acquisitions


Alcatel-Lucent, un mariage très étudié

Auteur : Gaëlle Macke et Anne-Marie Rocco

Du : 30/03/2006

Source : http://challenges.fr

Cinq ans après un premier échec, la fusion entre les groupes français et américain se dessine malgré les susceptibilités nationales.


Serge Tchuruk ne manque pas de suite dans les idées. En mai 2001, le PDG d’Alcatel, alors premier équipementier mondial, souhaitait consacrer son repositionnement dans les télécommunications par une fusion avec l’américain Lucent, numéro cinq. La négociation avait échoué à la dernière minute. Un échec que Tchuruk n’a jamais digéré.
Cinq ans plus tard, après que les ­acteurs du secteur ont connu l’une des crises les plus noires jamais subies par une industrie, rebelote. Le 25 mars, Alcatel, désormais troisième équipementier mondial derrière Cisco et Ericsson, avouait préparer une fusion avec Lucent, maintenant septième du secteur. Le 30, un conseil d’administration devait se pencher sur l’opération. Tchuruk tient là son dernier coup d’éclat, avant de lâcher la direction du groupe en juin.
Les conditions sont-elles aujourd’hui plus favorables pour ce qui serait la première fusion transatlantique de l’histoire en France ? Au jeu des comparaisons, la situation paraît à la fois plus et moins facile.
La rationalité stratégique est nettement plus évidente aujourd’hui, comme en témoigne l’accueil de la Bourse : en 2001, l’action Alcatel avait été sanctionnée (- 7 % le jour de l’annonce), en 2006 elle s’est appréciée (+ 1,56 %). Les deux ex-mastodontes présentent actuellement « une complémentarité fantastique, tant géographique que dans les ­produits », écrit Rémi Thomas, ana­lyste financier au Crédit agricole Indosuez Cheuvreux. Alcatel est puissant en Europe et en Asie, alors que Lucent est omniprésent aux Etats-Unis. Dans le mobile, alors qu’Alcatel est un gros fournisseur d’équipements GSM, notamment pour les pays émergents, Lucent est spécialisé dans la norme américaine CDMA, utilisée aussi en partie en Chine. Dans le fixe, l’effet de taille jouera pour mieux amortir les investissements dans l’Internet à haut débit (ADSL).

Concurrence chinoise
Surtout, la consolidation devient urgente parmi les équipementiers. Suite à la terrible récession, tous ont fondu, mais aucun n’a failli. De ­nouveaux concurrents agressifs, Huawei et ZTE, ont même débarqué de Chine. Or face à eux, chez les opérateurs, les grandes manœuvres ont été spectaculaires en Europe (rachats d’Amena par France Télécom et de O2 par Telefonica) et, surtout, aux Etats-Unis (AT&T et BellSouth rachetés par SBC, MCI par Verizon, AT&T Wireless par Cingular…). « Le rapport de forces entre clients et fournisseurs est de­venu trop inégal , estime Julien Salanave, expert de l’institut Idate, rendant impératif pour ces derniers de grossir. » Avec 21 milliards d’euros de chiffre d’affaires, Alcatel-Lucent talonnerait le leader Cisco.
Ces bonnes raisons économiques suffiront-elles à circonvenir les batailles de pouvoir qui avaient fait capoter le précédent deal ? Le communiqué des deux groupes évoque diplomatiquement une « fusion ­entre égaux » mais, Alcatel ayant mieux essuyé la crise que son concurrent, l’écart de son poids par rapport à celui de Lucent s’est creusé depuis 2001. C’est bien le français qui rachète l’américain, et les actionnaires d’Alcatel devraient détenir au moins 60 % de l’ensemble. Pourtant, il y aura parité dans la détention de sièges au conseil d’administration. « C’est justifié par le fait qu’Alcatel ne paiera aucune prime par rapport à la valeur boursière de Lucent, explique un proche des négociations. Et un équilibre subtil entre nationalités et personnalités garantira les intérêts des actionnaires majoritaires. »
De même, s’il est acquis que la nouvelle société restera de droit français et gardera son siège social à Paris, c’est Patricia Russo, 52 ans, PDG de Lucent, qui en prendra la direction. Alors que, il y a cinq ans, la question du management avait été la principale pierre d’achoppement, cette fois, elle permet à Serge Tchuruk, 68 ans, de régler le problème de sa succession. Il gardera le poste de président non exécutif jusqu’au printemps 2008. Outre son déménagement, Pat Russo devra peut-être faire des concessions salariales : elle a gagné 7 millions d’euros de salaire et primes en 2005, contre 2,8 pour Serge Tchuruk.

Crispations nationales
Reste à composer avec les susceptibilités patriotiques exacerbées des deux côtés de l’Atlantique, entre le rejet des opérations Arcelor-Mittal et Suez-Enel et le refus du rachat de six ports américains par Dubai Investments. Née en 1876 avec l’invention du téléphone, abritant les « Bell Labs », épicentre des travaux de recherche sur les télécoms travaillant avec le Pentagone (cette activité pourrait d’ailleurs être sortie du deal), Lucent, bien qu’ayant perdu son lustre, reste un fleuron pour le grand public américain. De même, Alcatel, qui conserve des activités sensibles dans les satellites et la ­défense, est l’héritier du puissant conglomérat Compagnie générale d’électricité, fondé en 1898. « Trêve de fierté , juge Lars Godell, analyste du cabinet Forrester. Rester seul aujourd’hui, c’est courir le risque de se faire racheter par un chinois d’ici à deux ans. »
Un argument qui permet au « survivant » Tchuruk (seul patron du secteur à n’avoir pas payé de sa tête la division par deux du chiffre d’affaires de la profession en 2001-2003) d’espérer réaliser son rêve d’union transatlantique.

Des partenaires très complémentaires
Capitalisation boursière (milliards d’euros)
Alcatel : 18,3
Lucent : 10,2

Chiffre d’affaires (milliards d’euros)
Alcatel : 13,13
Lucent : 7,87

Résultat net (milliard d’euros)
Alcatel : 0,93
Lucent : 0,99

Répartition du chiffre d’affaires par activité:
Fixe
Alcatel : 40%
Lucent : 27%
Mobile
Alcatel : 31%
Lucent : 49%
Répartition du chiffre d’affaires par zone:
Europe
Alcatel : 48%
Lucent : 13%
Etats-Unis
Alcatel : 14%
Lucent : 67%
Asie
Alcatel : 15%
Lucent : 10%

Les deux groupes se partagent le monde : Alcatel est puissant en Europe et en Asie, alors que Lucent est très bien installé sur le marché américain.

Thales, le troisième invité
Dans l’esprit de Serge Tchuruk, le projet de fusion avec Lucent n’exclut pas un rapprochement avec Thales, discuté depuis plusieurs mois de manière amicale avec le management du groupe d’électronique de défense. Alcatel, qui possède 9 % de Thales, envisage de lui apporter son activité spatiale, ce qui lui permettrait de porter sa participation à environ 20 %. Mais l’italien Finmeccanica, partenaire du groupe de télécommunications, a son mot à dire. Et surtout, le groupe franco-allemand EADS, qui veut prendre le contrôle de Thales depuis longtemps, n’a pas l’intention de se laisser marginaliser. Il propose lui aussi d’apporter à Thales ses activités spatiales – voire un peu plus – en échange de 20 % de son capital. Une offre non exclusive de celle d’Alcatel, précise l’industriel. Selon ce scénario, l’Etat, qui possède 31 % de Thales, redescendrait aux environs de 25 %. En tout état de cause, c’est lui qui tranchera. EADS conserve l’espoir que ce sera en sa faveur, pariant que l’Etat français préférera une solution européenne à la solution « américaine » Lucent-Alcatel.





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